UN CHIEN VIVANT vaut mieux qu’un lion mort. Car les vivants savent qu’ils mourront; mais les morts ne savent rien du tout […]. Ils n’auront plus jamais de part à tout ce qui se fait sous le soleil.
L’ECCLÉSIASTE
*****
Maurice entra dans la chambre, en prenant son air le plus dégagé. Ses yeux s’ajustèrent à la pénombre. Personne. Le lit était désert mais défait. En replaçant l’oreiller, il perçut un parfum, comme du lilas. Un parfum de femme.
Pic et Maurice étaient les seuls à avoir la clef du logement.
«Mais qui c’est qui s’est couché dans mon lit?»
Lilas? Ce n’était pas Pic, certain. Boucles blondes, confrontée à l’ourson, s’était enfuie. Il refit le lit.
«Curieux que Pic n’y soit pas.»
Pic Picasso était peut-être venu avec une fille dans la chambre, dans son lit. Mais cela ne se pouvait pas. Il manquait les odeurs de bière et de tabac qui auraient dû accompagner celle du lilas.
Maurice sortit de la chambre. Il allait vers le salon, quand il vit une fille qui montait l’escalier. Comme chez elle. Une fille blonde. Assez forte. Presque trente ans. Comme lui.
Les deux sursautèrent.
La fille s’arrêta sur la dernière marche. Elle pigeait dans un gros sac de chips au vinaigre. Elle portait une casquette des Expos. Un sourire étonné. Elle montra le sac:
«Euh, je suis descendue au dépanneur. Des provisions. Des cas comme ici, c’est long…»
Maurice ne savait plus sur quel pied danser:
«Moi… je viens d’arriver.» Il était entré tard parce qu’il avait rencontré un chien. Qui ressemblait à un autre chien qui avait été son ami, mais qui était mort. «C’est un peu compliqué.»
Ils étaient face à face, la fille toujours sur sa marche. Elle tendit le sac:
«C’est toi, ça, Maurice?
– Oui.»
Il lui dit qu’elle était chez lui.
«C’est Réjean qui m’a envoyée.
– Réjean?
– Le peintre, ton ami.
– Ah. Picasso. C’est vrai… Je pense qu’on peut dire qu’on est devenus amis.»
Maurice ne s’en était pas rendu compte auparavant. Il était content. La fille fit un geste :
«Est-ce que je peux entrer?»
Elle passa devant lui. Maurice sentit le vinaigre des chips et le parfum du lilas:
«Vous aimez les fleurs?
– Pas autant que toi, le hockey.
– C’est vous qui étiez ici tout à l’heure?
– Réjean m’a prêté la clef.» Elle se dirigeait vers le salon. «C’est qui tout ce monde-là?»
Maurice se mit à raconter la murale. Il détailla tout. Chaque pouce carré. Chaque personnage. Chaque situation. Chaque émotion. Rendu à Julie Sainte-Marie, il dit simplement:
«Lui, c’est son chum. Ça, c’est son char, à lui.»
Il continua en décrivant ce qui était fait, ce qui était en chantier, ce qui était à venir. Maurice avait l’impression de raconter sa vie. De déborder. De révéler des choses qu’il n’avait jamais dites à personne auparavant. Il les découvrait en les racontant. Comme si la seule présence de la fille avait ouvert les vannes d’un vaste réservoir en lui et que le flot de paroles s’était mis à dévaler vers elle. Elle ne lui avait pourtant rien demandé. Il était en train de tout lui livrer. Et ce que Maurice racontait le remplissait d’une douce chaleur et d’une certaine fierté. D’un brin de nostalgie aussi.
«Je parle beaucoup. C’est toi qui as déplacé la télé?»
Elle sourit:
«Je voulais comprendre. Je me suis mise à ta place.» Avant que Maurice arrive, la fille blonde avait regardé par la fenêtre du salon mais la vitre était sale, «Trop crottée». Elle avait ensuite regardé la télé, «Trop plate». Elle avait finalement examiné le mur. «Là, j’ai trouvé.»
Maurice ne comprenait pas:
«Quoi, trouvé?»
En guise de réponse, la fille expliqua qu’elle était allée dans la cuisine. Elle s’était assise sur le banc du Montréal, «Trop bas». Sur celui des Visiteurs, «Trop coincé». La patte du banc avait craqué, «Hon! Pas fait exprès». Elle s’était hissée sur le siège de la Zamboni, «Juste assez haut».
Elle avait ensuite cherché dans le frigo, «Trop froid». Ouvert les armoires, «Trop haut». Inspecté le garde-manger, «L’abondance». La faim la grignotait.
«J’ai mangé tes Froot Loops. Je crois que j’ai compris.»
Maurice et la fille parlèrent longtemps.
*****
La sirène sonnait à nouveau. Maurice se précipita vers l’entrée. La tête de Sicotte apparut, souriante, au pied de l’escalier:
«C’est ici le vernissage?
– Montez, boss. Montez.»
Au moment de l’invitation, le patron avait dit:
«Vernissage? Tu vas pas demander à tout le monde de peinturer. Comment on s’habille pour cette affaire-là?»
Il avait accepté l’invitation avec plaisir. Après dix ans, il était temps que son employé l’invite à souper.
«C’est mieux qu’un souper, boss: de la bière pis des hot-dogs, comme au hockey.»
Maintenant le patron était là. Il fit passer sa dame devant lui. Il l’aligna dans les marches en lui claquant gaillardement l’arrière-train:
«Vas-y, Nellie!»
– Henri!»
Elle riait avec une voix de poulie de corde à linge rouillée. Puis elle attaqua l’escalier de façon délibérée. En jouant du fessier au nez du boss.
«Vas-y, vas-y.
– Henri! Non!»
Maurice était abasourdi. Le boss avait toujours parlé de sa femme avec le plus grand respect. Il l’appelait la patronne. Ou «la» femme. L’unique. L’incarnation de toutes les féminités. Maurice, tout ce temps, l’avait imaginée grande, sobre et sombre. Une manière de Vierge immaculée. Avec le boss sagement recueilli, à genoux ou presque à ses pieds. Et voici que Maurice avait devant lui deux vieux qui se comportaient comme des adolescents en party. Le jeune en haut de son escalier ne savait plus quoi dire ni où regarder.
La Nellie du boss s’arrêta essoufflée et souriante devant Maurice. Elle n’était ni grande, ni d’allure sombre et sobre. Ni Vierge immaculée. Mais plutôt courte, voyante et tombée de l’avant, avant-dernière pluie. Maurice dépassait la dame et sa coiffure d’au moins une tête.
Coiffure en forme de dôme de minaret des Mille et Une Nuits. Une pièce montée dorée datant certainement du siècle dernier. Vue de plus près, un labyrinthe où l’on aurait pu trouver des fourmis ou des araignées. Un échafaudage tel qu’on se demandait, obligé, si la dame dormait assise ou debout. Certainement pas couchée.
«Euh…» Maurice hésita, croyant un instant que le boss était venu avec quelqu’un
d’autre. (Une pensée hérétique dont il se sentit immédiatement coupable.)
«Madame Sicotte?
– Oui, c’est moi. Et toi, c’est Maurice.» Nellie prit la main de Maurice. «Henri m’a beaucoup parlé de toi.»
Elle le tira alors vers elle, tout en se hissant vers lui. Elle lui planta un gros bec de matante du jour de l’An, juteux mais innocent, en plein sur la bouche. Maurice était surpris par l’enthousiasme des présentations. Heureux et envahi aussi. Il se redressa:
«Euh… Ça me fait plaisir de vous rencontrer, madame Sicotte.
– Henriette, Nellie pour les amis. Je suis contente d’être là.» Elle scandait ses paroles en tapant du talon. «Juste une chose, j’haïs les escaliers.» La femme du boss était non seulement rallongée du haut, mais «jackée» du bas aussi. Juchée chambranlante sur d’étonnantes plates-formes à talons. «Maudit que c’est haut ici.»
*****
Il y a des magies qui nous soulèvent comme des raz de marée. Brèves. Imparables. Qu’on ne peut pas non plus susciter. Sur lesquelles il faut se laisser porter.
Une chose tellement inattendue qu’on se demande si elle s’est véritablement passée.
Des moments d’une telle intensité qu’on a peine à croire que les mots pour les expliquer viennent de nous, tant leur registre est haut. Le mouvement de l’âme, exalté.
Des éclairs où l’on se voit paré de lumière. Que par pudeur l’on se raconte tout bas.
Qu’aux autres on ne raconte pas.
Des moments dévastateurs. Qui nous font, au sens littéral des mots, douter de nous-même. Après quoi on se demande qui, de notre compagnon de route ordinaire ou de l’être fugace et lumineux entrevu, est véritablement soi. Des moments qui laissent un grand vide. Une soif. Un vertige. Comme d’avoir abordé, un instant, une Atlantide insoupçonnée de sa vie. Réengloutie avant même qu’on y pose le pied. Nous laissant, ayant sombré avec elle, frissonnant et trempé par notre brusque retour à l’eau froide des choses d’ici.
Le sentiment de n’avoir hérité que de la moitié du royaume. D’avoir entrevu la Terre promise. D’être condamné à l’errance de l’âme. Ce qui transforme une vie, jusque-là à peu près satisfaite, en une interminable traversée du désert.
Le sentiment d’avoir entendu, puis perdu les promesses des Mille et Une Nuits.
Inconsolable maintenant. Épargné jusque-là. Encoconné dans l’ordinaire de notre vie. Écorché vif dorénavant par ce fulgurant éclair d’indicible que l’on baptise en balbutiant, en s’excusant de ne savoir mieux trouver nos mots: beauté.
Fiou!
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